Un article d'Ayana Mathis, que j'ai déjà cité à propos de son roman Les douze tribus d'Hattie, suggère qu'il existe une littérature spécifiquement noire aux USA. Elle cite, en particulier, James Baldwin et Sonia Sanchez. L'idée n'est pas nouvelle : Spike Lee a souvent défendu sa personnalité de cinéaste noir ; en langue française, Edouard Glissant la défend, quoiqu'avec plus de nuances, dans Le discours antillais.

           Moi, lecteur français, qui assiste donc à ce débat avec recul, je trouve cette idée très discutable. En effet, la plupart des auteurs noirs américains se distinguent surtout par leurs histoires, leurs personnages et quelques thématiques récurrentes, comme l'esclavage, la ségrégation, la lutte pour les droits civiques et, de manière générale, la difficulté pour les noirs de s'intégrer dans la société américaine. Mais on retrouve dans leurs œuvres les principales caractéristiques de la littérature de leur pays, qui sont partagées au moins depuis Faulkner, voire depuis Melville et Whitman :

 

              a) Une réticence à raconter un récit linéairement. L'invention narrative est en effet la principale qualité de la littérature américaine. Chaque roman de Faulkner, en particulier, est un véritable chef d'œuvre de ce point de vue. Le bruit et la Fureur est sans doute le plus proche des Douze tribus d'Hattie, puisque chacune de ses quatre parties est consacrée à un personnage et est menée par un narrateur différent. Mais on pourrait citer aussi Tandis que j'agonise, qui reprend le même principe, mais avec une multitude de chapitres très courts, où Absalon ! Absalon ! raconté par le plus improbable des narrateurs, et qui se déroule en spirale, c'est à dire en revenant sans cesse sur un petit nombre d'événements fondateurs pour mieux progresser.

           Cette invention narrative, on pourrait même l'étendre à tout le continent américain : le nouveau monde a toujours voulu produire une littérature nouvelle, aussi bien Joao Guimaraes Rosa, Gabriel Garcia Marquez ou Carlos Fuentes que John Steinbeck, William Styron ou Toni Morrison. Cette année 2014, Philipp Meyer a publié Le Fils, dont l'alternance des narrateurs, quoique moins intéressante, plus monotone que chez Ayana Mathis, est comparable à celle qu'on trouve dans Les douze tribus.

 

          b) Une écriture à la fois familière et musicale. Le choix du narrateur est essentiel dans la littérature américaine. La plupart des auteurs choisissent un personnage qui s'exprime avec une certaine familiarité, ce qui ne les empêche pas de garder un souci de musicalité. Les deux meilleurs exemples qu'on pourrait citer sont Hemingway et Wideman qui, dans sa trilogie de Philadelphie, pousse l'exigence du rythme au point qu'on entend chaque phrase autant qu'on la lit.

Cette musicalité se retrouve bien sûr en poésie, aussi bien dans les longues litanies exaltées de Walt Whitman que dans la diction rythmique de Sonia Sanchez.

        c) Un goût prononcé pour la tragédie. Bien peu d'auteurs américains, fussent-ils populaires comme Raymond Chandler ou David Goodis, affectionnent les histoires amusantes et les fins heureuses. Au contraire, c'est le tragique de la vie quotidienne aussi bien que du contexte historique qui les intéresse. Le meilleur exemple qu'on puisse citer est sans doute Le Choix de Sophie de William Styron, qui alterne le récit du calvaire de Sophie dans les camps de la mort, à l'aide d'un arrière-plan historique très documenté, et la manipulation qu'elle subit auprès de son amant schizophrène, jusqu'à ce qu'il la mène au suicide. La plupart du temps, la référence à la tragédie est implicite, comme dans ce premier exemple. Mais il arrive assez souvent que les auteurs, comme Faulkner dans Absalom ! Absalom ! citent les héros de Shakespeare et de la guerre de Troie pour y comparer leurs propres personnages (voir les chapitres 3 et 4). Dans Les douze tribus d'Hattie, le contexte historique est plus simple que chez ses aînés, mais chaque personnage est associé à une année du XXEME siècle, de 1925 à 1980 et, s'il n'existe pas d'autre mention précise que la ségrégation raciale et la guerre du Viet-Nam, on ne repère aucune invraisemblance, aucun anachronisme.

           C'est une tragédie du quotidien que nous racontent les auteurs américains, celle d'une société qui exalte les vertus familiales, alors qu'il est si difficile d'y assumer ses rôles de père, de mère, de parents, et souvent même d'enfants. Plus encore que les existentialistes français, ils donnent une dimension tragique à toutes les existences, ils étudient la condition humaine, non dans les extrêmes d'un combat guerrier, comme Malraux, mais dans la vie la plus ordinaire, la plus banale, celle dans laquelle tous les lecteurs peuvent se reconnaître.