Le fils est un roman que la critique américaine a présenté comme une œuvre exceptionnelle. Dans le cadre académique de la littérature contemporaine, Philipp Meyer invente, en effet, une forme originale : pour raconter un siècle et demie de vie au ranch texan des Mc Cullough, trois narrateurs, appartenant à trois époques différentes, se succèdent :

  • Le colonel Eli Mc Cullough, enlevé par les comanches à l'âge de onze ans, après l'extermination de sa famille, puis fraternisant avec eux, en 1849.

  • Peter Mc Cullough écrivant son journal durant la première guerre mondiale. Il raconte notamment le massacre de leurs voisins par son père et ses fils, le début des prospections pétrolières et le départ à la guerre de ses fils au printemps 1917.

  • Le récit à la troisième personne de la triste existence de Jeannie Mc Cullough, dernière héritière du nom, qui meurt seule dans son salon dans les premières années du XXIEME siècle après une longue vie d'amertume.

    S'y ajoute, dans les derniers chapitres, un quatrième récit à la troisième personne : Ulises Garcia, l'arrière petit-fils de Peter et de Maria Garcia, qui revient sur les terres des Mc Cullough dans l'espoir de pouvoir revendiquer ses droits.

Des correspondances relient ces trois parties, qui se succèdent avec une parfaite régularité : le massacre de la famille Mc Cullough en 1849/celui de la famille Garcia en 1915 /celui de la femme et du fils d'Eli dans le tout dernier chapitre ; Jeannie errant dans la vaste maison vide à la fin du chapitre 23/ même scène avec Peter à la fin du chapitre suivant ; la cohabitation gênante, puis qui devient plus ou moins amoureuse entre Eli et Ingrid, Jeannie et Hank, Peter et Maria ; Maria se montrant à Peter après plusieurs années d'absence/ Ulises apparraissant à Jeannie au moment de la catastrophe finale... D'autre part, comme le fait remarquer Richard Ford, cité en quatrième de couverture, Le fils est avant tout un roman palpitant, qui se lit en tournant les pages sans y penser. Les sautes dans la chronologie contribuent à ménager l'intérêt. Par exemple, près de trois ans se passent entre deux sections « Jeannie » (chapitre 20 en 1942, chapitre 23 en 1945), des personnages, comme la grand mère Sally ont disparu, des faits peut-être déterminants sont éludés de cette manière.

Cependant, on est loin d'une littérature d'avant-garde à la façon de William Faulkner ou Joao Guimarès Rosa. Le parti pris narratif, qui surprend dans les premiers chapitres, adopte vite une régularité toute classique. Le style, surtout, est d'un grande simplicité, comme si l'auteur évitait d'afficher des prétentions proprement littéraires. Quelques bonnes idées, bien sûr, comme la façon de donner la paroles aux jeunes comanches, qui parlent comme des adolescents citadins des années 2000, avec des phrases pleines de « merde » et de « putain ». Des contrastes saisissants entre les chapitres, qui nous font passer de la violence des récits masculins à la mélancolie de la vie de Jeannie. Et, par-dessus tout, la révélation de la cause criminelle de la mort de Jeannie, qui avait été escamotée, presque jusqu'à la dernière page : c'est Ulises qui l'a poussée près de la cheminée quand elle a refusé de lui rendre ses papiers, puis a incendié la maison. Mais rien à voir avec les innovations stylistiques et narratives d' « Absalom ! Absalom ! » ou de « Diadorim ».

Reste une œuvre qui garde les grandes qualités du roman américain : une cohérence sans faille malgré des choix relativement complexes, une grande connaissance du contexte historique, le souci de raconter une histoire constamment passionnante, qui manque tant à la plupart des romanciers du vieux continent. Il en résulte un tableau de l'histoire du Texas de 1849 à 2012, vue comme le passage d'une terre à conquérir à un trou perdu où ne restent que les héritiers des vieilles familles et les prospecteurs de pétrole : Jeannie, pour son malheur, deviendra les deux à la fois.