Le jeudi 16 février, l'Orchestre National de France dirigé par le chef nicaraguayen Giancarlo Guerrero a créé une nouvelle œuvre d'Esteban Benzecry, ce compositeur argentin dont on avait entendu l'énergique concerto pour violoncelle la semaine dernière. Ce jeudi, a été jouée pour la première fois une œuvre symphonique intitulée Madre Tierra. C'est un hommage aux ancêtres précolombiens du compositeur et des latino-américains en général. Son sujet, son caractère percussif, le foisonnement de l'orchestration et la division en deux parties ne manquent pas d'évoquer Le Sacre du Printemps. Comme Stravinsky, Benzecry emploie une complexe polyrythmie et de riches harmonies, confinant parfois à la stridence. La différence avec le compositeur russe est qu'il n'hésite pas à introduire des instruments traditionnels dont la présence peut paraître incongrue dans l'orchestre classique, comme la guimbarde ou le bâton de pluie.

    Madre Tierra, on l'aura compris, est une œuvre qui remue l'auditeur, fera peut-être date dans l'histoire de la musique par sa volonté d'innover, non gratuitement, mais par un alliage entre les musiques savantes et populaires qui a pour effet de réhabiliter des cultures malmenées et souvent méprisées, comme celle des amérindiens

     Après Madre Tierra, l'Orchestre National a accompagné la mezzo-soprano Kelly O'Connor dans les Neruda Songs de l'américain Peter Lieberson (1946-2011). C'est une œuvre bien différente, plus classique dans sa conception, mais infiniment émouvante. Émouvante par son histoire : Lieberson l'a composée en 2005, à l'intention de sa femme, la mezzo-soprano Lorraine Hunt. Or, la chanteuse et morte l'année suivante, tandis que le créateur, comme on le voit dans ses dates, est également décédé prématurément. Quant-à Kelly O'Connor, elle a été adoubée interprète officielle de l’œuvre peu après la disparition du compositeur.

      C'est un cycle de cinq mélodies empruntées aux Cien Sonetos de Amor de Pablo Neruda (1). Peter Lieberson en fait une mise en musique à la fois subtile et suave, dont l'instrumentation est parfois presque hollywoodienne. Néanmoins, les plus réussies ne sont comparables qu'aux chefs d’œuvre du genre, comme les Cinq Poèmes de Baudelaire de Claude Debussy, Or ch'el ciel e la terra de Monteverdi, ou Les illuminations de Britten. L'air que je préfère est le troisième, No estes lejos de mi un solo dia, sur le quarante-cinquième sonnet du recueil de Neruda. Le compositeur part d'un motif assez simple, sur trois notes, auxquelles répond régulièrement un hautbois léger, presque ironique. Comme les madrigalistes italiens du XVIIEME siècle, il répète plusieurs fois les paroles-clés : No estes lejos de mi ; no te vayas ; bienamada... A vrai dire, au moins les trois dernières mélodies sont de ce niveau-là.

       Écoutez les Neruda songs de Peter Lieberson (2): ils deviendront vite l'une de vos œuvres préférées.

 

    Le concert se voulait décidément émouvant, puisqu'il se terminait par une œuvre de John Adams, On the transmigration of souls, composée en 2002 en hommage aux victimes des attentats perpétrés à New York l'année précédente. Bien qu'assez simple et d'une écoute agréable, elle réunit tous les éléments de ce qu'on nomme habituellement la musique contemporaine : un orchestre important, un double chœur, une partie électronique. John Adams est un musicien chevronné, et il sait créer une émotion qui dépasse largement la commémoration officielle, même si, après les deux premiers morceaux, on n'entend pas le chef d’œuvre qu'on aurait pu attendre.

 

     PS : j'ai réécouté ce matin le concerto sacra de Charles Dubugnon, dont je parlais dans l'article précédent, sur le site de France Musique. Plus je l'entends, plus je l'aime, plus je lui découvre de richesses. Vivement qu'il sorte en CD !

 

 

  1. Disponible en édition bilingue sous le titre La Centaine d'amour, dans la collection Poésie/Gallimard (Traduction de Jean Marcenac et André Bonhomme)

  2. Toutes les œuvres citées dans l'article, comme dans le précédent, sont écoutables sur le site de France Musique pendant deux semaines à un mois. Les Neruda songs et On the transmigration of souls sont disponibles en ligne, tout simplement en video You Tube.