Le Ravissement des innocents est un modèle très convainquant de ce que peut être un roman moderne en 2015. Moderne, d'abord, par son cosmopolitisme : les membres de la famille Sai, qui sont les personnages principaux de du récit, sont originaires de deux pays distincts d'Afrique : le Ghana pour le père et le Nigeria pour la mère. Ils s'installent aux USA, à Boston, où ils ont quatre enfants. Tous se retrouvent à Accra aux premières années du XXIEME siècle pour les obsèques du père, Kweku. Impossible de résumer davantage le roman, qui se démultiplie en une infinité de thèmes et d'actions secondaires, dont la principale est une agression sexuelle commise sur les deux jumeaux, âgés d'environ 14 ans, alors qu'ils vivaient chez un oncle au Nigeria.

        Du même coup, l'oeuvre est également moderne par sa forme, plus encore, par exemple, que les Sept tribus d'Hattie d'Ayana Mathis. En effet, Tayié Selasi ne contente pas de consacrer un chapitre à chaque enfant, mais commence par la fin (le père mourant dans sa maison d'Accra) et ne cesse de revenir en arrière pour raconter une trentaine d'années d'histoire, tantôt de la famille entière, tantôt de l'un ou l'autre personnage. Ce que les deux jeunes femmes partagent, c'est la conscience noire (ex : Kehinde, l'un des deux jumeaux, débarquant à Bamako et se rendant compte que la majorité des passagers ont la même couleur de peau que lui) et le goût d'une action tragique. Toutes deux, également, ont ceci de typiquement américain (même si Tayié Salsi n'est pas native des USA mais d'Angleterre) qu'elles racontent des histoires de dynasties familiales.

        Moderne, enfin, par ses thèmes. Par exemple, Kweku et plusieurs de ses enfants s'imaginent constamment suivis par une caméra, comme s'ils participaient à une émission télévisée. Du même coup, le récit prend des allures de scénario, avec indications de mouvements de caméras. D'ailleurs, Tayié Sélasi laisse promettre de grandes audaces stylistiques, puisqu'elle n'hésite pas à réduire certaines phrases à un groupe nominal (P.58), ou au contraire à les étirer sur deux ou plusieurs paragraphes ( P.120).