Dans Continental Drift, les « héros » sont un chauffagiste qui tente vainement de refaire sa vie en Floride, et une jeune haïtienne qui risque la mort dans la traversée du Golfe des Craraïbes. Dans un autre roman, prenons, par exemple, De beaux lendemains, les personnages sont les parents d'enfants morts dans un accident de bus, dans le nord de l'état de New York. Dans ce dernier cas, on ne peut même pas parler de vies détruites, tant les existences étaient fragiles avant même le drame : un garagiste alcoolique, qui vit seul avec son fils ; un père incestueux ; les propriétaires d'un hôtel très peu fréquenté... L'idée géniale de Russel Banks dans Les beaux lendemains, et qui donne une réelle dimension humaine à ces débris de personnages, c'est de leur donner la parole, tour à tour, dans chacun des cinq longs chapitres du roman : la conductrice du bus, qui vit seule avec un mari impotent, et doit désormais gérer une énorme culpabilité ; le garagiste cité plus haut ; la victime du père incestueux, qui est rescapée mais vit en fauteuil roulant ; et aussi un avocat qui essaie de tirer partie de l'affaire, mais sera écarté sur un coup de théâtre.

Quant-aux gens riches, aux people, ils n'ont d'existence que virtuelle. Soit ce sont les fantoches filmés pour la télévision ou photographiés pour des magasines, et ils appartiennent donc à une fiction plutôt qu'à la réalité. Soit, comme Eddie, le frère de Bob dans Continental drift, leur aisance n'est que de façade. En réalité, ils ne la doivent qu'à un endettement aussi colossal que dangereux, leur réussite apparente est plus que fragile, et, quand le masque tombe, leur fin est plus tragique encore que celle de leurs semblables qui ont toujours connu la pauvreté.

Reste une question de type assez idéologique, et qu'on avait déjà posée à Emile Zola : pourquoi les pauvres, les miséreux, auraient-ils plus de réalité que les riches et les puissants ? On pourrait répondre : parce qu'ils sont plus nombreux. Ils sont aussi plus romanesques dans la mesure où leur vie est plus difficile. Il leur faut donc inventer sans cesse des solutions ou, à defaut, des subterfuges, pour se tirer d'affaire, s'inventer ou, à tout le moins, rêver, une vie acceptable. Mais dans le cas de Russel Banks, la question ne se pose pas vraiment dans ces termes-là : il préfère les pauvres parce qu'il s'identifie à eux, plus que cela, même, il leur est entièrement solidaire. Les riches et les puissants ont moins de réalité pour lui parce qu'il vivent dans un monde à part, privilégié, et qu'il ne fréquente pas ce monde. Bien que certains de ses romans, comme De beaux lendemains, aient été adaptés au cinéma, il est l'anti-hollywood, le romancier qui ne s'intéresse qu'à l'amérique cachée, et pourtant très majoritaire, des plus pauvres, des plus fragiles.

Je l'ai dit : c'est une position idéologique, que Russel Banks a le courage d'assumer pleinement depuis au moins une trentaine d'années. Cela, d'ailleurs, ne l'empêche de jouer avec les codes classiques du roman aussi bien, voire mieux, que ses contemporains post-modernes. Mais cela sera l'objet d'un autre article...