Avec Continental drift (Continents à la dérive), paru en 1985, Russel Banks prenait le contrepied de la littérature américaine. L'air du temps était alors au « post-modernisme », qui, dans la foulée de Nabokov, proposait une forme de fiction policée, cultivée, volontiers décalée, comme chez John Updike ou Thomas Pynchon. Russel Banks, à l'envers, choisit un nouveau réalisme, où la forme du récit compte davantage que dans le naturalisme français, mais où le style est beaucoup plus brut et cru que chez beaucoup de ses contemporains. Son premier best seller reprend une structure déjà utilisée par William Faulkner dans Si je t'oublie, Jérusalem, et par Ernest Hemingway dans En avoir ou pas : deux histoires parallèles ne se rencontrent qu'à l'extrème fin du roman. La première, qu'on peut appeler l'histoire principale, est celle de Bob Dubois, chauffagiste à Catamount, dans le Michigan, et qui décide de refaire sa vie, avec toute sa famille, en Floride, où son frère possède des affaires plus-ou-moins claires et licites. L'autre relate l'errance de Vanise Dorsinville, une jeune mère haïtienne qui, elle aussi, tente de rejoindre la Floride, mais par des chemins beaucoup moins droits et plus difficiles. Leur rencontre sera une tragédie - mais il ne faut pas en révéler davantage à ceux qui ne connaissent pas le roman.

       Le réalisme selon Russel Banks n'est pas un calque de la réalité (quelle réalité?). C'est une littérature de la vie, une littérature vivante. Vivante par ses personnages à la fois banals (l'auteur revendique cette dimension dans son « envoi ») et turbulents. Il faut lire Continents à la dérive pour découvrir les stupidités plus-ou-moins puériles et aux conséquences plus-ou-moins terribles que commet ce grand adolescent de Bob Dubois. Ce qui nous amène à la deuxième raison pour laquelle son réalisme est vivant : rien n'est raconté par un point de vue neutre, mais, au contraire, profondément ancré dans l'esprit d'un personnage. Russel Banks explique longuement, par exemple, les différences entre la vision du monde par une haïtienne illétrée et par un américain moyen ; de sorte que les passages situés en Haïti ou sur la route de Vanise dans le golfe des Caraïbes sont emprunts de magie et de croyances vaudou, tandis que ceux qui se déroulent sur le continent sont d'un réalisme beaucoup plus rude.

        Et puis il y a la vie du langage. Manifestement, Russel Banks s'est documenté sur tous les aspects importants de son récit, aussi bien les rites vaudou que le métier de chauffagiste ou la pêche au large de la Floride. Mais il a surtout beaucoup appris du langage de ses personnages. Ainsi, Bob Dubois et les siens parlent un anglais très populaire, où les mots déformés se bousculent aus grossièretés, tandis que les dialogues des haïtiens sont rapportés en créole. Il se crée un saisissant contraste entre cette langue « dela rue » et celle, savante, du narrateur, faite de longues phrases qui pénètrent profondément dans la psychologie des personnages.

    Surtout, la littérature vivante selon Russel Banks est une littérature engagée. Cette dimension rejetée par les auteurs post-modernes des années 1980, Russel Banks l'affirme fermement dans les derniers mots de son roman : « Va, mon livre, va contribuer à la destruction du monde tel qu'il est ». C'est pourquoi il ignore superbement le monde des gens heureux et ne se penche que sur les histoires des plus pauvres, des plus démunis, des plus minables.

                                                                                                                           (A suivre...)